Abeilles rurales, abeilles urbaines ?

Abeilles rurales, abeilles urbaines ?

 

Quel avenir pour l’apiculture urbaine ?
Depuis l’augmentation récente de la pratique de l’apiculture urbaine, on compare souvent le sort des abeilles des villes à celui de leurs sœurs des champs et la qualité des miels qu’elles produisent. Qu’en est-il réellement ?

 

Miel – Jardins passagers La Villette

DE L’APICULTURE URBAINE

Il n’y a encore pas très longtemps, beaucoup de familles rurales avaient plusieurs ruches au fond de leur jardin. Elles demandaient peu de soin et on ne s’en souciait qu’au moment de la récolte. L’arrivée du varroa (1980) a complètement changé la situation et les colonies laissées sans soins ont rapidement été victimes des maladies opportunistes favorisées par la présence de ce parasite.
C’est à cette même époque que des ruches font leur apparition sur le toit de l’opéra Garnier à Paris et produisent un miel très prisé. Il faudra attendre les années 2000 pour voir se développer l’exploitation de ruches sur les toits d’Ile de France.

DES MOTIVATIONS MULTIPLES

Le « déclin des abeilles domestiques », largement évoqué par les médias et les« lanceurs d’alertes », suscite une forte envie de faire quelque chose pour « sauver l’ouvrière Abeille ». Un peu à la manière des zoos qui perpétuent des espèces en voie de disparition, les citadins se sont pris d’affection pour l’insecte dont on dit que l’homme ne survivra pas à sa disparition tant son action de premier pollinisateur des plantes alimentaires est fondamentale.

L’abeille, modèle parfait du « développement durable » a incité les  entreprises à s’investir dans la protection de cet insecte, porteur de tant de connotations positives, en accueillant des ruches sur les toits de leurs immeubles.
Un nouveau débouché pour les apiculteurs professionnels dont les revenus aléatoires dépendent trop des conditions climatiques !
Visitant un large territoire lors du butinage, l’abeille est un bio-indicateur de la qualité de notre environnement. Les analyses des produits de la ruche ont permis des révélations surprenantes comme la présence de molécules de pesticides interdites depuis longtemps.
Mais ces analyses ont un coût et leur nombre a rapidement diminué. L’analyse pollinique des miels reste un élément pour connaître la biodiversité et son évolution.

LE MILIEU URBAIN, NOUVEL EDEN POUR LES « AVETTES » ?*

Rucher – Jardins passagers La Villette

Pour vivre, l’abeille a besoin de glucides (nectars des fleurs) et de protéines (pollens) avec de l’eau pour rendre assimilable le miel en le diluant, et cela de février à novembre.
La plupart des villes possèdent des espaces verts et des avenues bordées d’arbres (tilleuls, …). Encore faut-il que ces ressources mellifères existent en quantité et surtout en qualité, ce n’est pas toujours le cas dans le rayon optimal de butinage de 1,5 km. Tous les pollens ne sont pas intéressants et ne contiennent pas tous les oligoéléments et vitamines nécessaires à la vie de l’abeille. Des carences graves peuvent apparaître et compromettre la survie de la colonie en diminuant leur résistance aux agressions de toutes sortes.
Sollicité par une entité de la SNCF située à Clichy, notre rucher collectif de Saint-Cloud, a conclu, au désespoir du commanditaire, à une impossibilité de survie des colonies sur le toit des bureaux sans un apport continuel de sirop et sans doute de protéines tant l’environnement de cette partie de la banlieue est pauvre en espèces nectarifères. L’éleveur qu’est d’abord l’apiculteur doit le respect et le confort à l’animal élevé et nous avons considéré que les conditions n’étaient pas remplies pour y parvenir.

Certains environnements urbains sont toutefois plus favorables que les zones agricoles de monoculture (colza, tournesol,maïs) fortement polluées par des pesticides. Mais la production de certains ruchers urbains – seulement quelques kg de miel par ruche – dénotent une grave pénurie de ressources mellifères tout au long de l’année. L’abeille craint les coups de froid, les grosses chaleurs et les vents. Cette  conjugaison défavorable se retrouve sur la plupart des toits de bâtiments. L’accès à ces toits est souvent difficile et toujours sous contrôle, un corps de ruche peuplée dépasse les 50 kg ! Mon expérience personnelle m’a permis de constater l’échec d’une installation de 4 ruches sur le toit d’un hypermarché qui n’auraient pas résisté à une quatrième année si nous ne les avions pas installées au niveau du sol. Outre les prédations par les frelons asiatiques, les disettes ont conduit à des pillages, phénomène de survie extrêmement grave lorsqu’il se généralise à tout un rucher.

Pose ruches Conseil régional Ile de France Paris

Pour les implantations urbaines, on choisit de préférence des abeilles réputées pour leur douceur, mais on contrôle mal leur besoin naturel d’essaimer et de coloniser des habitats de fortune – cheminée, entre fenêtre et volet et conduit de ventilation – qui donnent tous accès aux pièces habitées. Cette cohabitation sauvage peut rapidement devenir un danger pour les locataires et les colonies doivent être détruites par un professionnel car il est presque toujours impossible de les récupérer. Une aubaine pour les désinsectiseurs, cette nouvelle activité s’ajoute à celle de la destruction des nuisibles (guêpes, frelons notamment asiatiques), en expansion.

La situation urbaine est cependant plus favorable, du seul point de vue de l’abeille, qu’en campagne car encourager la présence d’abeilles en ville, c’est s’engager dans le cercle vertueux du « zéro pesticide ». Toutes les villes qui ont opté pour cette démarche ont proscrit les traitements chimiques pour l’entretien des voiries et espaces verts et traitent désormais les nuisances dues au miellat rejeté par les pucerons (qui souillent les véhicules en stationnement sous les arbres) avec des produits non nocifs pour les abeilles mais privent ces  dernières d’une ressource mellifère importante.

UN BUSINESS LUCRATIF

L’exploitation de ruches sur les toits a un coût important auquel va s’ajouter le renouvellement des colonies. Avec des pertes qui avoisinent les 35% par an, la demande en colonies de remplacement explose, notamment en Ile de France et devient un véritable business (près de 200 € la colonie), la « cueillette des essaims » lorsqu’elle est possible ne fait que multiplier les souches essaimeuses au grand dam des riverains. Comme la production d’essaims artificiels en France est loin de subvenir à la demande, des importations massives sont nécessaires avec le risque de propager pathologies et parasites.

Ruches sur toi Hyper

LA QUALITE DES PRODUITS DE LA RUCHE

Depuis la suppression des carburants au plomb, on ne retrouve plus de métaux lourds, même à l’état de traces, dans les miels urbains. Le nectar des fleurs (mais pas le miellat) reste très peu de temps en contact avec l’air ambiant et sera renouvelé par la montée suivante de sève. La pollution de l’air ambiant l’affecte très peu. On peut donc manger du « miel de béton » sans risque.

A l’inverse, en zone de grandes cultures, l’usage des pesticides systémiques contamine toutes les parties de la plante par la molécule active du produit et en particulier le nectar et le pollen. L’abeille qui butine ce nectar joue cependant le rôle de « filtre » et est la première victime du poison. Une très faible proportion se retrouve dans le miel selon les analyses effectuées – en dessous du seuil critique – mais les ruchers déplorent de graves pertes.

EN GUISE DE CONCLUSION

On ne peut pas prendre parti pour ou contre l’apiculture urbaine. Si on examine son apport au développement durable, elle ne contribue
pas à l’Économie, sauf ponctuellement à certaines professions, contrairement à l ’apiculture rurale dont on estime une plus-value mondiale de 135 milliards d’euros chaque année (pollinisation). Elle contribue un peu à l’Environnement surtout par les changements de  comportements qu’elle impose. Par contre, elle ne sert pas de refuge à l’abeille qui ne retournera jamais à sa véritable vocation de  pollinisateur des cultures, ni de réservoir pour repeupler les zones à très forte mortalité car les ruches urbaines ne sont jamais des « ruches éleveuses » mais, au contraire, nécessitent un renouvellement important. Le Social, troisième volet du développement durable, est largement bénéficiaire. L’abeille est un formidable outil pédagogique auprès de toutes les populations. Elle rassemble, crée des liens, des réseaux, de la communication entre personnes qui y trouvent un pôle d’intérêt commun, une cause noble à défendre. On peut supposer que certaines abeilles urbaines ont une plus belle vie que leurs cousines des champs mais elles ne les remplaceront jamais.

Nourrissement ruche SNHF Paris

* Avette : terme d’origine latine utilisé dans une forme régionale et vieillie pour désigner l’abeille.

 

Cheptel apicole de Paris intra-muros

Avec près de 900 ruches déclarées dont 15% appartiennent à la municipalité, le cheptel apicole de la capitale est en constante augmentation, soutenu par des actions importantes de la ville qui a mis en oeuvre le plan « Ruches et pollinisateurs » comme dans la plupart des capitales et grandes métropoles du monde : faciliter l’installation des ruches – bâtiments publics et jardins partagés -, politique « zéro phyto », fête annuelle de l’abeille et du miel de Paris avec son concours des miels, création d’un label…
Il faut relativiser ce chiffre en considérant qu’un couple d’apiculteurs doit conduire au moins 400 ruches en production, avec transhumance, pour faire vivre sa famille. Il devra en outre créer une centaine de nouvelles colonies par an en prévision des mortalités.
Il faut également se rappeler que pour produire un kg de miel, les butineuses doivent visiter de 2 à 30 millions de fleurs selon leur production en nectar, chaque fleur pouvant être butinée plusieurs fois par jour et effectuer 100 000 sorties et qu’une ruche de bonne qualité récolte une tonne de nectar pour faire 250 kg de miel, dont 50 kg pourront être extraits par l’apiculteur, le reste étant consommé par une colonie de 15000 individus l’hiver à 60 000 individus l’été.

Texte et photos : Jean-Paul Charron

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